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Au-delà des fusils patinés, des souvenirs et des joies partagées, il est une conscience qui unit les deux familles : la conscience du rôle délicat du chasseur dans la régulation. C'est qu'il faut ménager la chèvre et le chou, ou plutôt, orchestrer l'équilibre entre la forêt et le gibier.
« D'aucuns voudraient qu'on tire toujours plus d'animaux », constate Philippe Malmonté, dressant le tableau des tensions. Éric Voilquin le confirme : « Les agriculteurs ne veulent plus de sanglier, les forestiers ne veulent plus de cerfs et de chevreuils. » Entre ces demandes, le chasseur doit naviguer, observer, décider. Tous mesurent l'importance cruciale de cette mission et l'exercent pleinement.
Pierre Malmonté l'explique avec simplicité : « Nous passons une majeure partie de notre temps sur le terrain. Nous sommes là pour observer mais aussi pour jauger cet équilibre de la nature et le cas échéant prévenir les instances départementales si quelque chose nous semble anormal. » Cette présence constante, plusieurs fois par semaine en forêt, même hors saison, fait des chasseurs les sentinelles du vivant.
Une oeuvre de miséricorde
La régulation obéit à une méthode rigoureuse. Pierre Malmonté en détaille la philosophie : « Notre priorité est de réguler les populations pour empêcher les dégâts, mais sous une forme éthique de prélèvement. Nous recherchons une sélection, surtout au moment des tirs d'été à l'affût. Ce peut être un animal blessé ou malade. Inutile de le laisser souffrir. » Mais la sélection est aussi préventive : « Ça peut être aussi un chevreuil dont les caractéristiques des bois vont blesser les autres animaux. »
L'impératif est donc d'abord de « faire du tir de sélection sur les animaux défaillants ». De son côté, Éric Voilquin œuvre à compenser les dégâts agricoles en temps réel. « Nous voyons s'il y a eu des ravages dans les champs et nous faisons en sorte de compenser pour limiter les dégâts. » Le soir même, le gibier prélevé est un lien partagé : « Ce soir, je vais donner quelques morceaux de sanglier à quelques-uns des agriculteurs de mon village. » Cet acte de générosité est aussi une manière forte d'attester que le chasseur assume sa responsabilité.
L'autre visage de la chasse
Si aujourd'hui, chacun reconnaît ce rôle de régulation de la chasse, il n'en a pas toujours été ainsi. Et les plus anciens évoquent cette mutation avec une forme de nostalgie. Daniel Voilquin, ancien président de la Fédération des chasseurs des Vosges, a vécu cette transformation de l'intérieur. « Entre la génération des chasseurs des années 50 et notre génération des années 70, nous sommes passés de la chasse récolte à la chasse gestionnaire », résume-t-il.
Cette mutation fut une véritable initiation : « On s'est initié à la chasse à l'affût, à l'analyse des animaux, à donner un âge aux animaux, voir ceux qui étaient tirables, pas tirables. C'est un peu nous qui avons inventé la chasse moderne. » Pourtant, il nuance fortement le discours dominant sur les « dégâts de gibiers en forêt » : « c'est un dogme qui a été lancé dans les années 90 par suite d'une erreur de gestion forestière. » Pour lui, la forêt n'est pas un simple espace vert qu'il faudrait protéger du gibier. « La forêt, ce n'est pas un jardin. Chaque élément a un rôle. »
Daniel Voilquin, qui a aussi été lieutenant de louveterie, a passé sa vie à défendre une chasse consciencieuse, responsable et s'est battu pour montrer aux opposants à la chasse qu'une autre voie existait. « Les chasseurs ont perdu les batailles politiques. Maintenant, personne n'ose affirmer que c'est un art de vivre », dit-il, avec une pointe de mélancolie amère. Et pourtant…
La chasse comme identité
Historiquement, la chasse en France a été d'abord un privilège aristocratique, puis s'est démocratisée. Ce passage marque un tournant culturel majeur. Continuer à chasser, c'est aussi perpétuer une tradition ancienne, un lien avec le territoire, la forêt, les saisons. C'est un rapport particulier à la nature qui dépasse la simple activité cynégétique. Dans les milieux ruraux, la chasse est souvent une tradition transmise en famille ou entre générations. Ce lien entre passé et présent implique des valeurs comme le respect de la nature, l'éthique, la solidarité. Ces traditions sont parfois partagées hors du champ strict de la chasse : repas communautaires après la chasse, échanges entre anciens et jeunes, transmission de savoirs naturalistes, récit de la forêt, etc.
Retrouvez le dossier complet :
Partie 1 - Ce que disent les chiffres de la transmission
Partie 2 - La chasse, un héritage vivant







